zeste

normes et standards

Les représentations des œuvres d’art dans le contexte des galeries actuelles, commercialisent et créent une distance, décontextualisant les œuvres perçues. Présenter une œuvre dans un espace associé à un white cube, ne permet qu’une perception visuelle, séparant ainsi systématiquement l’œuvre et l’artiste car de fait, nous ne percevons plus qu’un objet posé dans un espace vide. L’œuvre d’art est alors mise en avant en tant qu’objet, et non comme une production issue de contextes social, culturel et personnel. L’artiste n’apparaît plus que comme un nom inscrit à côté de son œuvre, seule la date indiquée sur le cartel permet un semblant de contextualisation. Ainsi, les white cube, tels qu’ils sont apparus avec le minimalisme dans les années 1960 aux États-Unis et qui perdurent d’exister aujourd’hui, sont les résultats d’un contexte social dominé par les hommes blancs, norme établie qu’il n’est plus nécessaire de préciser. Dans ces contextes de lieux de vente et non pas d’exposition, les artistes ne faisant pas partie de cette norme vont être marginalisé.e.s, et de cette marginalisation s’opère la contextualisation nécessaire pour comprendre, percevoir et situer une œuvre artistique.

Il est important de relier idéologie et pratique. Ainsi, on ne peut pas se permettre d’exposer une œuvre sans que les informations sur son auteur.ice et son contexte de création ne soient perçues en même temps que l’œuvre elle-même.

Lorsque l’on produit un travail plastique, on ne se contente pas de penser avec des mots. Les outils, les médiums et les contenus que nous utilisons prennent autant de place dans notre pensée que le langage.

L’artiste américain d’origine cubaine, Felix Gonzalez-Torres est connu pour utiliser des procédés de reproduction issus de différentes techniques industrielles. L’importance de la reproductibilité technique, et des écrits de Walter Benjamin sont omniprésents dans son travail ; il produit directement des œuvres reproductibles et diffusables. Ses préoccupations politiques existent dans la forme même de ses travaux. En 1988, il présente des piles d’affiches en libre distribution. Ici, l’aspect politique se trouve dans le dispositif même de l’œuvre, dans sa monstration et sa diffusion. Par la reproductibilité technique qui permet de sortir de l’espace du white cube, et par leur gratuité, permettant ainsi une accessibilité et une diffusion plus personnelles et intimes. On s’approprie l’objet individuellement, on le partage. Ce dispositif permet également de sortir d’une norme d’exposition induite par la commercialisation de l’art.
Sortir des normes d’exposition, Felix Gonzalez-Torres le fait également avec sa série de photographies présentées sous forme de puzzles. Ici, le procédé industriel permet une réponse directe aux photographies encadrées. Les puzzles induisent un regard plus intime et personnel. Un puzzle est un objet qui se manipule, mais du fait que ceux-ci soient présentés encore emballés dans leur plastique et accrochés au mur, c’est surtout que ces photographies renvoient à des objets du quotidien par leur facture même, que ce nouveau rapport de distance peut se créer entre les spectateur.ice.s et les objets exposés.
Ses œuvres, conçues pour être reproductible utilisent souvent des procédés industriels et standardisés, et permettent ainsi une reproduction infinie sur différents supports (mugs, assiettes, toiles, puzzles…) Il n’y a ici pas besoin d’avoir des compétences particulières pour diffuser des images. Les procédés industriels ont ce paradoxe de faire directement appel à des acteur.ice.s du capitalisme, mais permettent également de sortir des espaces des galeries bourgeoises et élitistes. Il ne faut pour autant dévaloriser les procédés artisanaux, ceux-ci permettent également une diffusion, parfois moindre par leur unicité technique, mais permettant tout de même une production d’objets reproductibles ou produits en série. Il est important de ne pas oublier que l’artisanat permet également une reproductibilité technique. Faire appel à une reproduction industrielle permet une accessibilité de celle-ci, mais ne permet pas entièrement de se séparer du système capitaliste et de la marchandisation de l’art.
Se détacher de l’artisanat est aussi moyen de se distancer de la dimension cultuelle des œuvres d’art.

Faire des photocopies est une pratique de reproduction très accessible. Nous croisons souvent des photocopieuses, des gens qui vont faire des photocopies, les photocopies elles-mêmes. C’est un procédé qui permet une reproduction et un partage facile et peu coûteux. Que ce soit des enseignant.e.s qui distribuent des cours, des photocopies d’extraits de livres (ou même de livres entiers), des copies de documents administratifs… C’est aussi un moyen d’expérimentation et de diffusion. On s’amuse à photocopier des photocopies jusqu’à leurs disparitions, on tire quelques exemplaires d’un dessin, poème, article, d’une brève narration, d’une bande-dessinée… On les distribue autour de nous. C’est un procédé si simple, si rapide et si commun qu’il permet cette diffusion et ce partage sans trop se soucier d’une éventuelle prétention dans cette action. Elle encourage un don modeste et sans formalité. De part cette humilité du procédé et du médium, les formes parfois bancales sont facilement acceptées (recto-verso décalé et/ou renversé, nuances de gris quasiment illisibles, encre qui s’efface…). C’est aussi le fait que les photocopieuses ne sont pas dans un soucis d’objectivité de la reproduction qui permet une perception de ces objets plus détachée et indépendante du contenu original. Lorsque l’on regarde un photocopie, l’on a conscience que c’en est une, nous la nommons photocopie et non par son contenu.

« La photocopie est l’imprimerie du pauvre. Pauvre dans son économie et pauvre dans son rendu. C’est l’imprimerie des tracts et des prospectus bon marché, l’imprimerie des étudiants, des petites entreprises, des bureaux et des administrations. C’est aussi l’imprimerie en libre service. Avec la photocopie aucun savoir faire particulier n’est requis. Il suffit (en principe) d’appuyer sur le bouton. »Éric Watier, L’œuvre d’art à l’époque de sa discrétion technique

Photocopier ce n’est seulement reproduire un contenu, c’est créer un nouvel espace. En photocopiant,, nous ne retrouvons pas une copie “parfaite“ et identique du contenu original. Il faut concevoir les irrégularités de la reproduction comme la qualité principale de la photocopieuse.

« Une photocopie sert à reproduire une image. Mais elle peut aussi l’agrandir, la réduire, ou la rendre illisible. Mécaniquement. Toutes ces manipulations n’épuisent jamais l’image. » , Éric Watier, L’œuvre d’art à l’époque de sa discrétion technique

L’acte de photocopier a cette ambiguïté qu’il en résulte un produit unique par les imprécisions techniques, mais très pauvre dans sa conception matérielle et perceptive. Ainsi, l’unicité de l’objet perd de sa valeur cultuelle à la fois par sa reproduction simple et par la conception que nous avons de l’outil utilisé pour cette reproduction.

bibliographie

Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l'émancipation
Éric Watier, L'œuvre d'art à l'époque de sa discrétion technique